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La Controverse de Valladolid

 
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Némésia
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MessagePosté le: Jeu 15 Avr - 23:41 (2010)    Sujet du message: La Controverse de Valladolid Répondre en citant

Bonjour tout le monde !

J’avais envie de vous parler d’un livre qui me tient à cœur, parce qu’il m’a profondément émue et qu’il m’a donné à réfléchir. C’est un ouvrage qui m’a réellement marquée et qui propose des points de vue très intéressants sur l’esclavage et la religion. Il s’agit de La Controverse de Valladolid par Jean-Claude Carrière. Attention, je ne veux pas du tout faire de prosélytisme ou au contraire de l’anticléricalisme : je ne critique que l’esclavage, pas la religion. Je crois que l’on sera tous d’accord là-dessus !
Mais avant de vous en dire plus sur ce roman, je dois situer le contexte historique sur lequel il s’appuie. Je signale également qu’un film a été tourné à partir de la pièce de théâtre originale de Jean-Claude Carrière, mais je l’ai vu il y a un moment déjà et je n’ai pas grand-chose à en dire (excepté que j’en garde une bonne impression). Il a été réalisé en 1991 par Jean-Daniel Verhaeghe, avec Jean-Louis Trintignant et Jean-Pierre Marielle dans les rôles principaux.

Et j'espère que je ne me suis pas trop emballée : j'avais déjà écrit un article là-dessus dans un ancien blog, donc je l'ai repris en l'étoffant un peu et en reformulant. Je rentre peut-être parfois un peu trop dans les détails, alors n'hésitez pas à me faire part de vos remarques et je pourrai éventuellement le couper pour l'alléger un peu ! Bonne lecture.

Le contexte historique :

1492 : Christophe Colomb découvre l’Amérique. Tout le monde connaît cette date, présente dans tous les manuels d’histoire. Mais que représente-t-elle vraiment ? C’est un bouleversement à la fois pour les Espagnols et pour les Indiens. Le problème, c’est que les uns s’en remettent plus vite que les autres... Deux modes de vie qui s’affrontent, deux civilisations que tout oppose et qui se retrouvent brusquement face à face. Naturellement, un rapport de force s’installe et l’une des parties tente de dominer l’autre. Elle y parviendra d’ailleurs sans trop de mal.

En effet, quand les conquistadores arrivent dans le Nouveau Monde, ils sont accueillis par des Indiens ébahis mais chaleureux. Ces « bons sauvages » leur offrent des présents somptueux et les traitent comme des dieux, leur remettant leur or et tout ce qu’ils possèdent. En échange, les colons apportent la guerre, la mort et l’esclavage. Ils sont persuadés que leur devoir est de civiliser ce « peuple inférieur » et de le convertir à la vraie foi, le catholicisme (quitte à utiliser pour cela des moyens contestables). Mais rapidement, des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent contres ces injustices et contre ces massacres commis au nom de Dieu.

Parmi les hommes qui choisissent de défendre la cause des Indiens se trouve un dominicain, Bartolomé de Las Casas, prêtre en Amérique. Il souhaite se faire le porte-parole de ceux qu’il considère comme ses frères dans le sang du Christ : s’il admet la nécessité de les évangéliser, il veut le faire sans violence. Il juge la patience préférable, à force de charité et d’explications théologiques.
Il s’oppose donc à la parution d’un livre de Ginès de Sépulvéda prônant la guerre sainte comme moyen d’accomplir la volonté divine. Ce philosophe reprend à son compte les idées d’Aristote pour établir des distinctions entre les hommes et pour les classer en différentes catégories, tout en soutenant que la conversion ne peut se faire que par le sang et les armes.

Vers 1550 a lieu à Valladolid (en Espagne) une controverse opposant plusieurs protagonistes, à la demande du roi Charles Quint. À l’époque, on entend par « controverse » quelque chose comme « débat », « rencontre », « dispute »… Cet affrontement a pour but de définir clairement le statut des Indiens, en décidant s’ils ont une âme (s’ils sont humains et ont donc une chance de gagner un jour le paradis), ou s’ils n’existent que pour servir les Espagnols (comme du bétail). La réponse à cette question est primordiale car elle pourrait entraîner soit l’éradication du peuple indien, soit le retrait des Espagnols en Amérique.

Las Casas et Sépulvéda ne sont pas les participants réels de cette controverse, dont on ignore presque tout. Mais l’on sait qu’ils ont échangé des lettres et fait des déclarations contradictoires ; ils présentèrent plusieurs arguments afin de convaincre l’Église et la royauté. Si les conclusions de cette controverse demeurent aujourd’hui inconnues, rien ne nous interdit d’imaginer…

Le roman :

C’est ce que fait l’écrivain Jean-Claude Carrière dans un roman publié chez Pocket en 1993 (il l’avait écrit un an auparavant, à l’occasion du 500e anniversaire de la découverte de l’Amérique). À partir des éléments réels évoqués ci-dessus, il réécrit la scène telle qu’elle a pu se dérouler en respectant le plus possible la réalité historique. Il reprend les mêmes personnages, les place dans la même situation et leur attribue des arguments tout à fait probables. Il se base sur les principales idées répandues à l’époque et résume l’essentiel des positions des deux parties (pour et contre l’esclavage) en faisant appel à de multiples ressources. Le résultat est un impressionnant hymne à la tolérance, au respect d’autrui, à la fraternité et surtout à la compréhension !

Les deux protagonistes sont approfondis et développés de manière cohérente. Sépulvéda est un philosophe qui manie très bien la logique et la rhétorique (beaucoup mieux que Las Casas) ; c'est un excellent orateur au discours parfaitement organisé, pour qui la forme compte parfois plus que le fond. Il a rarement eu l'occasion de se retrouver confronté à de véritables Indiens sur leur territoire, mais ses arguments, s'ils ne sont pas toujours recevables, restent très cohérents et passent donc plus facilement auprès du public.
Las Casas, au contraire, a vécu ce dont il parle : il connaît très bien son sujet et s’implique personnellement dans son dialogue via des anecdotes et des exemples concrets. Il décrit avec précision la dure réalité qu’il dénonce, car il a partagé la misérable condition des Indiens et les a vus mourir ; personne n’est mieux placé que lui pour défendre cette cause. Il est engagé émotionnellement et a la force de transmettre ce ressenti à son auditoire.

Viennent s’y ajouter un représentant de la Couronne (le comte Pittaluga) et un légat du Pape omnipotent (le cardinal Roncieri), qui fait figure d’autorité suprême dans cette assemblée et qui devra prendre la décision finale (une décision qui ne manquera pas de surprendre tout le monde). On voit également apparaître deux colons espagnols, des caballeros venus témoigner de leur expérience personnelle et replacer le débat dans un cadre strictement économique et pragmatique (en évoquant la main d’œuvre gratuite et irremplaçable que cela représente, ainsi que le manque à gagner pour l’Église et l’État). Sépulvéda va même jusqu’à faire venir des Indiens en chair et en os, en tant que spécimens à étudier pour étayer ses théories.

Pour vous donner une idée plus précise du contenu du livre (et pourquoi pas amorcer ensuite un débat entre nous sur telle ou telle idée), voici quelques arguments de chaque partie rapidement résumés :

Las Casas (contre l’esclavage) :

- Les Indiens ne font pas la guerre aux Espagnols, mais se montrent au contraire amicaux ; il n’y a donc aucune raison de les massacrer ainsi.
- L’évangélisation est incompatible avec la violence car ce sont deux concepts fondamentalement opposés (notamment selon la Bible).
- Les Indiens ont leur propre perception de l’art et sont très habiles de leurs mains, voire même intelligents.
- Les sacrifices humains qu’on leur reproche et que l’on qualifie de barbares sont pourtant présents dans la Bible.
- Les Indiens ressemblent aux Espagnols par bien des aspects (physiques et moraux) ; ils sont des créatures de Dieu et méritent donc le respect et la dignité dus à tout être humain.

Sépulvéda (pour l’esclavage) :

- Les Indiens sont des animaux car ils offrent à leurs dieux des sacrifices humains (ce qui prouverait de toute façon, même s’ils étaient des hommes, qu’il serait indispensable de les évangéliser).
- Selon Aristote, il existe des esclaves-nés désignés par la Nature ; c’est le cas des Indiens qui sont stupides, ignorants et surtout dénués d’âme.
- L’évangélisation libre et pacifiste menée dans certaines colonies n’a donné aucun résultat : elle est donc impossible et ne peut passer que par l’esclavage.
- Les Espagnols mènent contre les Indiens une guerre sainte (et donc juste) afin de les évangéliser et de les convertir à la véritable foi (le christianisme). C’est la volonté de Dieu.

Quant à la fin du livre, elle est assez complexe et peut sembler frustrante, mais je n'en vois pas d'autre possible... C'est à mon avis le meilleur passage du roman, car c'est là que réside toute l'intelligence de l'auteur. Il évite avec brio le « oui » ou le « non » catégorique au profit d’une solution beaucoup moins simpliste… et beaucoup plus intéressante ! Je ne veux pas en dire trop car c’est vraiment l’atout majeur pour vous convaincre de lire la Controverse, mais sachez que c’est vraiment bien trouvé.

Quelques citations :

Voici quelques extraits du livre, afin que vous puissiez juger par vous-mêmes de sa qualité et vous rendre compte du style de l’auteur (même si c’est difficile sur seulement quelques phrases).

 
Citation:

« Il a été dit par Notre Seigneur Jésus-Christ : "Je suis la vérité et la vie." Je vais m’efforcer de dire la vérité sur ceux à qui nous sommes en train d’enlever la vie. »

« Pourquoi avons-nous fait ce que nous avons fait ? Pourquoi toutes ces marches, et ces tempêtes, et ces batailles continuelles ? […] Pourquoi Dieu l’a-t-il voulu ? Pourquoi a-t-il collé les yeux de la plupart des hommes avec de la glu ? Pourquoi les a-t-il envenimés du goût de l’or et de la possession ? Pourquoi a-t-il donné à certains d’entre eux l’intelligence la plus fine pour défendre l’horreur totale ? Lui qui est l’éternel amour et la puissance sans limites, pourquoi nous a-t-il tirés vers le contraire de l’amour ? Pourquoi la haine et la violence sont-elles si fortes, si durables, si constamment établies dans nos cœurs ? Pourquoi ne sommes-nous pas comme les anges ? »

« Pour anéantir des coutumes que nous appelons barbares, nous nous sommes faits plus barbares encore ! »

« Il n’y a pas de Juif ni de Grec, il n’y a pas d’esclave ni d’homme libre, il n’y a pas de mâles ni de femelles, car vous êtes tous un dans le Christ Jésus. » (saint Paul)



Pour en savoir plus :

Voici quelques liens et documents utiles pour en apprendre davantage.

- La pièce de théâtre : Jean-Claude Carrière, La Controverse de Valladolid, Flammarion, collection « Étonnants classiques », 2006, 119 pages, 4,30 euros.
- Le roman : Jean-Claude Carrière, La Controverse de Valladolid, Pocket, 1993, 188 pages, 5 euros.
- Le profil : Claude Puzin, La Controverse de Valladolid, Hatier, collection « Profil littérature », 2004, 160 pages, 4,80 euros.

- Le site de l’éditeur
- L’article Wikipédia sur la controverse historique
- Deux biographies de l’auteur : ici et
   

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MessagePosté le: Jeu 15 Avr - 23:41 (2010)    Sujet du message: Publicité

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MessagePosté le: Ven 16 Avr - 00:08 (2010)    Sujet du message: La Controverse de Valladolid Répondre en citant

Alors ça c'est de l'article complet !

Ca a l'air fichtremnt intéressant .

Comme ça de premier abord je défendrai évidemment le point de vue de Las Casas.
Tu m'étonnes que l'autre dois maîtriser parfaitement l'art de la parole pour arriver à imposer ses "arguments" .

Mais il y a une histoire dans le bouquin ? Autre que le débat je veux dire, y a de l'action ? Un scénar ?
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MessagePosté le: Ven 16 Avr - 01:31 (2010)    Sujet du message: La Controverse de Valladolid Répondre en citant

Eh oui, je n'aime pas faire les choses à moitié ! Je me suis dit qu'un petit dossier sur ce thème précis pourrait être sympa.

Pour répondre à ta question, oui, il se passe pas mal de choses dans le bouquin. Ce n'est bien sûr pas un roman d'aventures, avec de l'action et une histoire d'amour ! L'intrigue principale reste le débat entre les deux personnages principaux, et la réflexion est plus importante que le suspense. Mais l'auteur ménage quand même son effet en insérant ici et là des rebondissements inattendus, souvent par le biais d'effets de manche des orateurs : par exemple lorsque Sépulvéda dévoile les Indiens qu'il a fait venir du Nouveau Monde, ou bien quand on découvre les deux colons cachés dans l'abbaye. Le discours théorique est inséré dans un cadre narratif global qui raconte une histoire.

Ce n'est pas un essai, c'est un roman, mais disons qu'on ne le lit pas pour l'action ou le divertissement...
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